Sous les tribunes... la vie.

"On ne peut pas converser quand on est 500 personnes, donc pas faire de colloque.
Ou, si l’on essaye, ça devient de la conversation en voie d’extrême développement à la mode d’Occident. L’inverse du travailler joli.
(…) Il me paraît logique, pour défaire le développement, de défaire d’abord les manières de procéder de notre société centralisée."

Madeleine Nutchey, "Refaire le monde, mais où ?", Silence, mai 2002.

"Alternative"? Vous avez dit alternative?

Cent cinquante centimètres au-dessus du plancher de la salle, l'homme n'est pas seul à la tribune mais lui seul parle.
Il fait face à cent cinquante personnes (1 personne par centimètre, ou 1 centimètre par personne?).
Il se produit comme un acteur sur la scène.
En bas, nous sommes donc un public.
Il parle.
Cela fait déjà longtemps qu'il parle.
Il donne des informations; mais, pour la plupart d'entre nous, c'est un simple rappel.
Il ose des analyses; mais je vois là plusieurs personnes qui pourraient lui donner la réplique, et combien d'autres encore que je ne connais pas.
A ses côtés, les autres ne disent rien.

Il parle encore.
Il dit souvent JE, bien que le sujet ne se prête pas à la personnalisation.

Le débit se tarit.
C'est sûrement le moment du débat.
Euh, non, pas du débat...
des questions, car toute personne qui ose à son tour s'exprimer est bientôt agressée par les suivistes de l’homme sur la tribune : "La question! La question!".
On ne peut donc pas échanger, argumenter et encore moins contester ne serait-ce qu'un point du long exposé.
La meute beugle sur qui veut encore croire à la possibilité d'un débat; les insultes et les menaces accablent le dissident.

Ah! J’allais oublier : il ne s’agit pas d’une réunion électorale, mais du colloque d’un courant contestataire qui se définit probablement comme alternatif.

A quoi tout cela rime-t-il ?
En quoi cet exercice masturbatoire sert-il la cause que cette réunion est censée défendre ?

Autre colloque, autre salle, autre population, mais toujours dans la mouvance contestataire. Nous voici très loin de la salle communale.
Le lieu est confortable, l'ambiance est feutrée, mais la disposition est la même.

Après les longues introductions qui n'apportent pas toujours une information inconnue ou un nouvel éclairage, il reste généralement moins de 15% du temps pour l'expression des 98% de participants qui patientent dans la salle.
Pour parler, il faut là aussi lever la main et attendre le bon vouloir du leader, car il semble entendu que nous sommes incapables de nous réguler.
Enfin, "parler" c'est beaucoup dire.
C’est comme dans les fameuses émissions de radio dites "interactives" (genre "les auditeurs ont la parole" sur France Inter) où "l'auditeur" exceptionnellement convié à ne plus être qu'une oreille serait très crédule s'il s’imaginait à égalité avec les bonimenteurs : "Posez votre question. Soyez concis".
Un homme aux cheveux blanchis qui protestait et soulignait posément l’étrangeté de ce "colloque", où beaucoup de gens sont venus de loin pour se trouver dans l’impossibilité de s’exprimer et de débattre avec les autres, s’est fait rabrouer comme un mauvais élève d’école primaire par l’universitaire "président de séance".

Mais à quoi peuvent bien servir ces "colloques" où on ne peut pas débattre, encore moins échanger ?
Pourquoi inviter des gens à venir s’asseoir comme des légumes à l'étal ?
Pourquoi, quand on ne les interroge pas, quand on ne les écoute pas, quand on ne s’intéresse pas à eux ?
Ne sommes-nous vraiment qu'un public ? Pourquoi un public ?

Que dites-vous ?

Ah, vous supposez que c'est exprès si les salles de réunion sont anticonviviales et si la courtoisie n'y est pas de mise?
Ce serait pour reproduire les conditions physiques et entretenir le climat psychologique propices au maintien à distance des zozos qui oseraient s'imaginer à égalité avec les maîtres des lieux ?
Ce serait pour maintenir les relations de domination jusque dans l’exercice de la contestation, première étape subtile de la conservation du système? Je ne suis pas loin de le penser aussi.

Mise en condition

Rencontre, colloque, conférence-débat, etc., plus que l’appellation, c’est la forme d’une réunion qui donne le ton.
Quelle que soit la teneur du discours, c'est elle qui parle le plus clairement de ce que les organisateurs ont dans la tête - les organisateurs et les gens qui montent à la tribune.
Bien sûr, on peut se laisser piéger par une disposition que l'on n'a pas choisie.
Mais, quand les mêmes personnes se comportent de la même façon en plusieurs lieux, on sait de quoi il retourne.

S'asseoir dans une salle dominée par une tribune n’est pas indifférent.
Cela met immédiatement en condition de sujétion et de démobilisation :
- Qui n'a pas l'entraînement pour parler en public, qui n’est simplement pas en forme, est immédiatement découragé.
- Qui vient avec une réflexion alternative, dans un esprit de proposition et d'échange, gardera tout pour lui, décontenancé, démobilisé par les conditions contradictoires avec son message ; conditions qu'il ne sera pas loin de ressentir comme hostiles.
- Qui vient armé de bonne volonté pour échanger, rencontrer, discuter pour mieux comprendre, se nourrir d'énergie positive et en donner, sympathiser... sympathiser! Celui-ci risque de partir plus faible qu'il est venu et de cultiver une bonne grosse déception qui laissera des traces.

Pourquoi cela ?
On se retrouve tout à coup dans la situation de l’apprentissage scolaire :
les profs sur l’estrade, les élèves en contrebas, presque sans liberté de mouvement.
Nous nous tournons le dos pour que nous ne puissions pas voir nos visages et lire nos expressions corporelles.
De la sorte, l'amorce de la communication est rendue impossible.
Tout est calculé pour que nous ne puissions pas échanger entre nous et que nous concentrions toute notre attention sur le maître représentant la science et l'ordre vertical.
N'avons-nous pas grandi ? Comme l’autre fois, n'avait-on pas annoncé un "colloque" ?

Le parterre plus bas, les places qui contraignent à l’immobilité, celle-ci qui engourdit l’esprit quand elle ne fait pas glisser vers la somnolence, l’impossibilité d’échanger avec les autres, surtout avec ceux qui, aux quatre coins de la salle sont proches en idées, en sympathie, riches en informations complémentaires, etc.
tout est fait pour que la personne ne se sente pas à l'aise, soit moins concernée, perde sa détermination, et refoule ce qu’elle avait besoin d’exprimer.
Tout est fait, aussi, pour que la conscience du collectif s’évanouisse, et, avec elle, le sentiment d'empathie qui, à chacun et à tous, donne confiance et motivation.

L’affaiblissement du collectif, c'est à dire de la communauté, et l’affaiblissement de la personne vont de pair, car l’une ne peut exister sans l’autre ; elles se construisent mutuellement.

Par communauté, je suis évidemment très loin d’entendre "repliement et fermeture", comme trop de propagandistes des systèmes verticaux le répandent pour nous détourner de nos aspirations naturelles et endormir la vigilance.
J’entends niveau d'organisation au milieu d'autres niveaux (d'autres communautés), j’entends société conviviale, j’entends interrelations et stimulation de toutes les dynamiques d’ouverture de la sensibilité et de la conscience, j'entends échanges et réciprocité entre tous les niveaux (homéotélie).

Nous étions personnes en entrant dans la salle.
La division de l’espace, la ségrégation qu’elle impose, la focalisation sur la tribune, nous ont fait entités isolées au moment même où nous nous sommes assis. C’est le triomphe de l’individualisme, pierre angulaire de la domination. Nous étions ensemble un potentiel. Collectivement, nous étions des recréateurs et des créateurs sans limites. Nous pouvions tout… Enfin, c’est ainsi que nous nous rêvions en venant, et nous voici tout à coup êtres isolés, affaiblis de tous ces autres à côté de nous et qui pourtant nous manquent, vides tout à coup, vains et impuissants. A moins d’un miracle, aucune dynamique collective ne peut s’épanouir là, et chacun s’en trouve décontenancé. Nous voici "individus libres" ; libres de nous faire guider par ces hiérarchies incongrues qui nous donnent le vertige en se reconstituant justement dans ce lieu où nous avions misé nos espoirs d'échanges égalitaires. Nous sommes devenus "la salle".

Depuis la salle, toute contestation de la tribune est une gageure.
Avez-vous déjà vu une salle reprendre la parole et la maîtriser ?
C’est très rare et la dernière fois s’est produite il y a longtemps, trop longtemps.
La salle est plus souvent réduite à applaudir pour signifier son opinion, pour tenter d’agir un peu, pour récupérer un semblant d’espace communautaire contre l’affirmation de l’individualisme, pour simuler la convivialité perdue.

Dissocier, c’est diminuer

Quelqu’un a dit un jour : "Quand on a dans la tête un marteau, on voit tous les problèmes sous la forme de clous".

Excellente image de la fausse conscience qui se substitue à la conscience pour mettre la personne et le collectif au service de buts qui leurs sont étrangers, tout autant qu’à l’environnement social et écologique (1).
La fausse conscience est le produit d’un conditionnement par une culture, par des structures qui déconnectent ces relations au corps, aux autres et à l’ensemble vivant qui nourrissent le développement de la conscience.
A celle-ci se substitue donc une logique étrangère à la vie, une logique par rapport à laquelle on a d’autant moins de recul critique qu’on la croit sienne.
C’est un phénomène schizophrénique typique des situations où l’on tombe sous l’influence d’une dynamique de domination, donc d’une dynamique antagoniste des dynamiques d’association et de complémentarité qui font la vie.

Dommage que la formule du marteau et des clous ait été prononcée du haut d’une tribune, car qui a dans la tête une tribune ne voit les autres que comme des élèves, des passifs ou des inférieurs.
Qu’il soit marteau ou tribune, l’outil n’est pas neutre (qu’est-ce qui l’est ?).
Il correspond à une forme d’organisation, à une forme de rapports entre les hommes, et entre eux et le monde.
Cependant, l'outil est beaucoup plus influent quand il est tribune que quand il est marteau :
en améliorant l’efficacité d’un geste naturel à nos lointains ancêtres et, d’ailleurs, à plusieurs espèces, l’invention du marteau a sans doute eu des conséquences, mais l’invention de la tribune face à des rangées de places assises…
Et puis, pourquoi choisir comme mauvais exemple un symbole de l'activité "manuelle" quand il en est tant d'autres beaucoup plus convainquants qui, eux, ont été intentionnellement créés pour réduire les personnes, la société, le monde ?
N'est-ce pas parce que la formule a été lancée depuis la tribune?
La forme de civilisation à laquelle correspond l’outil tribune n’est ni sympathique ni accordée à l’économie des sociétés et de la nature.

Les êtres vivants sont ce que les formes définies par les interrelations - les structures -, qu'ils créent ensemble et dans lesquelles ils évoluent, les font. L’homéostasie du plus grand ensemble oriente le sens de la vie de chacune des parties pour le bien être de celles-ci comme pour la bonne santé de l’ensemble. De cela, les dominations n'ont cure. Par contre, elles ont parfaitement compris que l’économie de la nature - son ordre - où chaque entité joue un rôle important en s’inscrivant dans une relation de réciprocité avec les autres et avec l’ensemble ne laisse aucune place à la relation unilatérale, donc dérégulée et destructrice, qui leur sont propre.

Pour que s’impose une domination et que soit assurée sa reproduction contre l’ordre du vivant, elle doit défaire le maximum de ces interrelations et des formes qu’elles construisent.
Elle doit, en particulier, détruire les dynamiques d’échange de compétences, de réciprocité, de coopération, d’entraide… induites par les structures interrelationnelles - ou interdire qu’elles ne prennent formes -, afin de réduire la diversité et l’autonomie de chaque niveau d’organisation.
Il lui faut donc sans cesse s’insérer subrepticement dans les interrelations jusqu’à ce que les personnes et les différents niveaux de la communauté sociale s’y accoutument ou s'y résignent et prennent le relais du grand œuvre de déstructuration en abandonnant leur rôle actif (leur pouvoir) dans l’ordre de l’ensemble.

Sur le terrain, cela se concrétise par l'infiltration de toutes les structures spontanément développées, qu'elles s'inscrivent dans une simple action sociale ou dans un projet politique.
L'objectif constant est de les saboter de l'intérieur en désamorçant la renaissance de la confiance mutuelle, de la démocratie directe et des dynamiques holistes auxquelles elles donnent vie.
Objectif : reconstituer insensiblement le moule corrupteur des hiérarchies élitistes.

Détourner, déréguler, déstructurer, détruire.

La domination est réalisée par la focalisation des attentions et des énergies.
Là où se multipliaient les attirances, là où les complémentarités et les initiatives se tissaient ensemble, là où les relations conviviales généraient des synergies fécondes, là où foisonnaient les actions et les créations spontanément coordonnées par l’intelligence collective, la domination détourne les intelligences aliénées et concentre les énergies sur son seul projet.
Ainsi sont désamorcées toutes les autres dynamiques au profit de l'établissement de rapports de force.

La concentration et l’augmentation de la vitesse qui accompagne généralement le développement de la domination créent des surcharges et des différences de potentiel insupportables pour l’économie de la nature, donc pour les sociétés et les personnes.
Après avoir longtemps parlé de "progrès", c'est ce que les dominants appellent le "développement".
Ce développement-là se traduit par la spoliation et l’exclusion de la plupart des modes de vie et des vies, créant une spirale de stérilisations et d'uniformisations qui affecte déjà gravement l’ensemble des systèmes : la biosphère.

Il va sans dire que l’action destructrice de la domination s’exerce tant sur les interrelations qui peuvent être mesurées et quantifiées que sur celles qui ont les caractéristiques de l’esprit.
Les échanges matériels comme les échanges immatériels sont réduits en quantité, en diversité, en valeur et ce qui subsiste est orienté par et pour la domination.
Chacun peut le constater, par exemple en comparant :

- la vie des communautés villageoises encore préservées des spéculateurs, de l'automobile et de la monopolisation du commerce par "la grande distribution" à celle des villages-maisons-de-retraite et des quartiers de nos villes déstructurées,

- une économie sans thésaurisation à la même après imposition de l’ordre capitaliste (les exemples contemporains sont innombrables dans les régions néo-colonisées par les institutions du développement),

- la multiplicité des actes et des créations de la solidarité conviviale et de l’artisanat à la normalisation des services et des produits du mercantilisme et de l’industrie,

- une période d’émancipation (1789, les Communes, l’Espagne libertaire, les années 60…) à l’extinction de tous les feux sous le nouveau triomphe de l’ordre vertical,

- l'entrelacs des espaces, des sentes, des chemins et des voies communes que tous les êtres empruntent à leur manière en donnant vie à l’écosystème à l’autoroute bordée d’entrepôts, de supermarchés et de panneaux publicitaires,

- la production d’une forêt primaire et son rôle dans le climat à la production d’une plantation industrielle et sa responsabilité dans l'effondrement, de la diversité biologique, de la biomasse et des dynamiques climatiques,

- le développement des intelligences en interaction stimulatrice et régulatrice à l’Etat où la décision tombe de lieux triplement déconnectés des réalités : par la prétention d’une idée globalitaire, par les corruptions de la domination et de l’argent, et par l’incompétence due à l’éloignement de toutes les réalités du vivant, Etc.

Toujours sont détruits les réseaux, les tissus, les systèmes, les sociétés…
formés autant par les échanges d’information et de sympathie que par les transferts de matière et d'énergie.
Toujours un seul projet dominant suffit à détruire la complexité et à stériliser toute nouvelle expression.

Nous sommes-nous éloignés de la tribune et de la salle ?
Pas du tout puisque la tribune participe du même système ……

Déjà la capitalisation

Quels sont ces gens qui utilisent les tribunes comme d’autres le marteau ? Des universitaires, des journalistes, des syndicalistes, des technocrates, des patrons, des politiciens…
presque tous gens à l’aise dans des structures verticales où, pour avoir droit à une place, il faut draguer les crédules, lutter contre les autres, prendre, capitaliser.
Ce sont surtout des gens façonnés par les rapports de domination/soumission.
Ce sont des dominants qui ne peuvent guère imaginer se comporter autrement et ont pour principal réflexe de reproduire partout les structures physiques, culturelles et psychologiques de la domination, jusque dans la contestation du système : tribuns et auditeurs, actifs et passifs, acteurs et public, élite et pays profond, aristocratie et plèbe.

Etre à la tribune, plus haut que tous, la voix amplifiée par la technique, au centre de l’attention, auréolé d’importance, procure des émotions dangereuses, même pour les sujets calmes et étrangers aux jeux de pouvoir.
Les autres, ceux qui ne sont pas par hasard dans cette position, utilisent le public pour flatter leurs fantasmes de supériorité et s’exalter en caressant leur ego turgescent.
Voilà une fonction du public : il doit donner du plaisir aux tribuns.

Cette cérémonie baptisée "colloque" va permettre aux personnages de la tribune d’affirmer encore leur position en marquant le territoire.
Le territoire c’est encore le public, et le public des médias attirés par le cérémonial.
Tout est concentré par la tribune, et capitalisé.
Mais oui, le processus est capitaliste - même si le capitalisme est quelquefois dénoncé à la tribune, donc par des gens qui sont en train de le mettre en œuvre.
La passivité des "participants", les regards et l’attention tournés vers la tribune confortent, portent et gonflent les tribuns, deviennent leur capital, leur pouvoir.
Même la simple présence est capitalisée.
Mais le plus important est dans la dépossession de la plupart.
Quelque-chose est confisqué aux personnes et au collectif, et est détruit au moment même où ils deviennent le public.
Quoi ? Ce sont les capacités d’échanger, de parler, de témoigner, de réfléchir et de créer ensemble.
C’est tout ce qui peut se passer entre les personnes et les groupes : le potentiel infini des synergies.
C’est, en somme, la forme créée par le foisonnement des interrelations qui fait que l’on vit "en bonne intelligence" - excellente expression de la connaissance populaire.
Justement, j’oserais dire que cette forme qui transcende la personne est une intelligence, une intelligence collective à laquelle chacun contribue et qui, en retour, stimule chacun.
C’est cette forme sensible et fragile, absolument allergique à la domination, qui est anéantie - ou dont l’épanouissement est empêché - par la seule existence de la tribune.

L’appareil constitué par la tribune et les rangées de fauteuils en contrebas dissocie et individualise, et "la salle" en est comme paralysée, stérilisée, tandis que "la tribune" traduit cette passivité forcée en capacité d’action.
Déstructuration, conditionnement, transfert d’énergie, transfert de pouvoir, la tribune et les fauteuils en rangs d’oignons forment bien un outil de domination.

Cette spoliation du pouvoir de penser et d'agir de la personne et de la collectivité, le premier des biens communs, est fondatrice du capitalisme et de la domination.
Sans elle, les aspirants dominants ne trouveraient personne sur qui s'appuyer et aucune autre dépossession ne serait réalisable.
Ensuite, vient le moment où "la tribune" propose à "la salle" de lui accorder différentes délégations pour qu’elle puisse à volonté reproduire cette situation qui lui procure tant de satisfactions.
Puis elle demande une participation aux frais - la première fois que "la salle" est autorisée à participer...
De cette participation-là à la fiscalité pour subventionner les dépenses somptuaires de l'élite, il n'y a qu'un pas.

Tribune de toutes les tribunes, du parti à l’appareil d’Etat, le système politique qui se réclame de la démocratie représentative parlementaire est entièrement structuré par l'idéologie de la domination des dérégulés - les plus asociaux et les plus agressifs - sur tous les autres (2).
Quelles que soient les nuances entre "gauche" et "droite", ce système ne sélectionne, donc, que les hommes et les formes d’organisation qui servent la reproduction de la capitalisation du pouvoir et des biens.
Doit-on préciser que c’est parce qu'elle lui est fondamentalement contraire, qu’il élimine dans l'œuf toute mise en pratique des philosophies politiques inspirées par l'organisation (l'économie au sens premier) des sociétés et de la nature, donc authentiquement démocratiques, conviviales, libertaires, fédéralistes, en un mot : holistes ; de celles qui entendent préserver la liberté d'expression de chacun et de tous, le sens du collectif et celui du bien commun ?

Cette dichotomie correspond exactement à l'analyse de Max Horkheimer et Theodor Adorno dont la pertinence a frappé Donald Worster :
"Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s'est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes.
La première préconise de libérer l'esprit humain du carcan mental dans lequel il s'est lui-même emprisonné, dans l'espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l'ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie.
C'est le côté critique des Lumières: la raison consacrée à la libération, à la transcendance.
Sur le rivage opposé de cette dialectique, on trouve la deuxième école, qui propose une domination de la nature.
Cette dernière position, devenue la branche la plus active de l'héritage des Lumières, présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l'univers en une masse informe d'objets hétéroclites.
La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins.
Cette façon de voir conduit à l'aliénation spirituelle de l'homme, à sa coupure d'avec la nature, puis à l'industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant.
Toute l'histoire de la science ainsi que toutes les autres dimensions de la vie intellectuelle depuis le dix-huitième siècle sont empreintes de cette dialectique" (La dialectique de la raison).

On peut souligner que toute l'histoire de la vie politique est, bien entendu, marquée par cette dialectique.
Là est la source de l’équivoque majeure sur laquelle jouent les démagogues en faisant mine de représenter le courant de la libération accordé au sens de la vie, pour mieux l'étouffer.
Pour y voir clair, souvenons-nous que le système de la démocratie représentative s’est constitué et affirmé en éradiquant toutes les formes de la démocratie directe (telles les assemblées communales) et de gestion collective (les communaux) que même la royauté et les princes n’avaient pas gommées.
Souvenons-nous de l’histoire de tous les mouvements d’émancipation (de 89 à l'Espagne libertaire et à la Libération) éliminés, sabotés, récupérés par les faux-frères de l’intérieur du système : sociaux-démocrates et communistes autoritaires.
Rappelons-nous l'histoire du mouvement alternatif.
Réalisons, enfin, que depuis la tribune qui domine la salle jusqu'au sommet de l'Etat et des multinationales nous sommes face à un seul et même système, celui de l'aliénation spirituelle des hommes et de l'instrumentalisation capitaliste du vivant.

Avec les élections présidentielles de mai 2002, nous avons expérimenté une liberté d'action encore permise par l'électoralisme : le congédiement d'une famille politicienne ayant bafoué tous les engagements qu’elle avait fait mine d’adopter pour capter les suffrages.
Tollé dans la caste de la représentation professionnelle.
C'était donc une première et dernière fois car les congédiés se sont aussitôt employés à verrouiller ce misérable reliquat de la liberté de choix qui débouchait sur une autre impasse.
L'expérience est de nature à convaincre les derniers croyants : parce qu'il est une tribune faite d'un empilement de tribunes, une tribune vertigineuse, le système de la démocratie représentative est structurellement voué à être détourné par les mentalités et les intérêts les plus associaux et les plus a-écologiques.
D’ailleurs, n’a-t-il pas été accouché par la trahison de la révolution ?
Pour que l'intelligence collective puisse un jour s'exprimer autrement que par le rejet, il faudrait que les alternatifs commencent par démanteler leurs propres tribunes pour retrouver le sens du mouvement.

Quand il est descendu de sa tribune, l'homme de la fameuse formule m'a croisé.
Il ne m'a pas salué, ni moi ni plusieurs autres.
Pourtant, il nous connaissait.
Intrigué, je me suis retourné.
C'est alors que je l'ai vu.
Dans la tignasse, juste entre les deux oreilles, dépassait le manche d’un marteau.

Pardon, c’est vrai, je m’égarais, vous n’aviez pas parlé d’alternative.

Alain-Claude Galtié
Avril 2002

(1) "La fausse conscience", Joseph Gabel, Edit. de Minuit 1962, collection Arguments.

(2) Au lieu de "asociaux" et "agressifs", on dit généralement "des plus forts", mais c’est un jugement caractéristique de la culture de la domination qui valorise la prédation à l’intérieur de l’espèce et ignore la diversité des qualités complémentaires, diversité indispensable à la vie en société intégrée à l’écosystème.
Cette culture, pénétrée par la conception libérale qui prétend n'accorder de liberté qu'aux expressions de la cupidité et de la mégalomanie, est la cause première des comportements ass ociaux et a-écologiques, tant de l’incivisme individuel que des destructions massives du "développement".
"Est-ce ainsi que les hommes vivent ?", Silence 233/234, juillet 1998.
"La liberté démasquée", Courant Alternatif, n°111, été 2001. Silence n°272-273/274, juillet/août et septembre 2001.

biblio complémentaire :

Donald Worster : "Nature’s Economy", 1977.
En français : "Les pionniers de l'écologie", Ed. Sang de la Terre 1992.

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno : "Dialektik der aufklärung. Philosophische fragmente" 1944.
En français : "La dialectique de la raison", Ed. Gallimard 1974.

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