" Qui sème la misère
récolte la colère "

Texte paru le 1° mai 2002

Le vote utile contre le mouvement social.

Ou comment le refus du Front National peut se transformer en retour de ceux qui ne veulent qu'une chose : que rien ne change !

Le vote du 21 avril est l'aboutissement d'une grave crise institutionnelle et le signe de l'atomisation du mouvement social (et surtout de sa composante essentielle le mouvement ouvrier) ; mettant fin ainsi à la présence historique du Parti Communiste qui n'est plus aujourd'hui qu'un syndicat d'intérêt d'élus locaux.

Cette crise institutionnelle et de représentation avait déjà marqué le dernier scrutin des municipales où les citoyens "motivés" des listes "autonomes" ont, sur le thème de la démocratie participative, et souvent de l'écologie sociale, changé la donne et les habitudes de partage du pouvoir entre la gauche gouvernementale et la droite libérale.

Cette volonté, inspirée de l'exemple de Porto-Alegre, nourrie des luttes contre la mondialisation marchande, se réapproprie la maîtrise des usages par les usagers (principe commun aux écologistes et aux libertaires).
Aujourd'hui, cette alternative va-t-elle être broyée par le retour en force du vote utile ?
La bipolarisation à l'américaine sera-t-elle la seule réponse désastreuse au danger de l'extrême droite ?
L'échec de la gauche gouvernementale ne nous a laissé que le vote Chirac pour faire barrage au FN xénophobe et haineux.
Cela a pour conséquence de renforcer l'institution présidentielle ( pourtant remise en cause par le vote du 21 Avril, qui était plutôt dans une logique de scrutin à la proportionnelle.)
Cela restaurera aussi , et à notre corps défendant, l'image d'un notable disqualifié, et pourra renforcer dans un 2ème temps, l'influence des forces antidémocratiques par l'exaspération et la déception qui en suivront.

Au contraire, il aurait fallu faire une campagne contre le libéralisme autoritaire (incarné par l'ensemble des droites européennes), contre le scrutin majoritaire non représentatif des aspirations aux changements, incapable de prendre en compte la réalité des clivages sociaux et politiques.
La lutte anti-Le Pen réhabilite le scrutin présidentiel alors qu'il aurait fallu proposer son abandon pour une autre démocratie capable de mieux respecter la demande citoyenne, par plus de capacité d'écoute et de réponse à la demande sociale, plus de respect des souffrances des " petites gens ".
Ce qu'espère en fait la gauche gouvernementale, c'est provoquer par réaction un vote "utile" au moment des législatives. En remettant Chirac en place, sans contester le pouvoir présidentiel, elle espère que le rejet du libéralisme spéculateur et mafieux se traduira par un vote à gauche la dédouanant de son bilan.
Quant au contenu du projet politique justifiant des candidatures communes (PC, PS, Verts, PRG) nous pouvons parier qu'il sera très en deçà du constat "d'entente" passé entre les Verts et le PS :
Un seul programme, surfer sur le rejet du FN.
Un seul but, sauver un maximum de sortants.

Un unique projet, malgré le rejet des citoyens, revenir au pouvoir pour continuer comme avant.
Le vote utile, la candidature unique marqueront la fin de l'initiative citoyenne, de l'appropriation du politique par un mouvement social autonome.
L'épisode Le Pen permet, à ceux qui en sont la cause, une reprise en main de cette belle échappée libertaire que furent les luttes antimondialisation libérale.
C'est la négation du désir citoyen d'être responsable de la cité et de sa destinée.

Une victoire de la gauche dans ces conditions, loin d'être un préalable aux transformations sociales et démocratiques nécessaires, aboutirait à un renforcement du pouvoir des notables sur le mouvement social.
Une telle gauche, affaiblie par le vote du 21, usée, sans projet ne pourra que mettre en place ce qu'attendent d'elle les actionnaires et leurs représentants, les commissaires européens :
désagrégation des services publics, privatisation de la sécurité sociale et des retraites, délocalisations, industrialisation de l'agriculture, soumission à la domination de la politique menée par le gouvernement des USA.
L'écologie, l'alternative, privées d'expression autonome ne pourront que constater le retour dans les politiques publiques de la prédominance des marchés, de l'abandon des services et du renforcement des profits dans une croissance source d'appauvrissement, de destruction et de pillage des ressources planétaires.
L'écologie politique, la Gauche alternative écrasées par le rouleau compresseur du " réalisme " et du politiquement correct, cesseront d'être un projet alternatif et autonome de gestion sociale et environnementale.
Le vote utile, les candidatures uniques aux législatives de Juin 2002 suspendront pour de nombreuses années, sous le prétexte du danger du FN, toutes les initiatives s'échappant du discours dominant, toutes les tentatives de démocratisation des institutions (proportionnelle, respect des minorités, fédéralisme), toutes les chances d'expérimentation de pratiques et projets alternatifs.
En cela, le vote utile lors des Législatives, renforçant la puissance des conservatismes et marginalisant l'espérance, justifiera la déception à l'origine de l'abstention et du vote Le Pen.
Irons-nous jusqu'à un schéma à l'américaine où seules les couches sociales favorisées votent pour l'un ou l'autre des candidats en fonction de leur intérêt à court terme ; les classes sociales défavorisées s'abstenant massivement ?
Pourtant au premier tour des présidentielles 15 à 20 % des électeurs ont voté pour l'alternative écologique et sociale.
Ce bloc social, politique et culturel a droit à sa représentation, même si en se replaçant au centre du débat, il a, de par sa dispersion, pris le risque de son écrasement par le système majoritaire.
Les écologistes, la gauche alternative doivent répondre à l'attente de cet électorat, de la jeunesse , des couches populaires et des abstentionnistes.

Et ce n'est pas en partageant des circonscriptions avec la Gauche gouvernementale ou en constituant un mythique parti des travailleurs que l'on y arrivera.

A ces deux impasses sociales et politiques, il est une réponse :
donner corps et propositions à ce pôle de radicalité et de représentation du mouvement social.
Pôle capable de rassembler initiatives citoyennes et contre-pouvoirs, et de faire naître un projet qui place au cœur des enjeux du débat démocratique les exigences environnementales, sociales et économiques, qui ne doivent pas être les grandes absentes des futures élections.

Dans le domaine institutionnel, dès à présent, tirons les leçons du vote du 21 avril pour une autre république (loin des modèles conservateurs et autoritaires).

- abandon du présidentialisme par la suppression de l'élection du président de la république.

- instauration d'un parlementarisme participatif : scrutin proportionnel, programmes et accords électoraux basés sur le contrat, l'échéancement dans le temps, le contrôle par la publication des avancées, et inscription dans la Constitution de la possibilité de révocation des élus par leur corps électoral.

- suppression du Sénat, instauration de référendums locaux d'initiative populaire, fédéralisme par le renforcement de la décentralisation régionale, mandat unique renouvelable une seule fois...

Les écologistes doivent avoir l'indépendance et l'audace de réaffirmer que le partage des ressources, le respect (et l'égalité) des droits , la maîtrise des usages, le respect d es êtres vivants et des écosystèmes nécessitent un projet politique si terriblement novateur qu'il ne peut que se heurter aux idéologies et économies dominantes et non pas s'en accommoder avec la social-démocratie.

La gauche alternative doit comprendre qu'une transformation sociale radicale ne peut se faire sans une approche globale et planétaire, sans rejet du modèle de développement industriel occidental, et pour cela il lui faut oser abandonner les vieilles sirènes du léninisme ou les illusions réformistes de la social-démocratie, sans néanmoins déserter le terrain institutionnel.

Autogestion locale et république mondiale, décroissance soutenable et maîtrise des usages, revenu universel d'existence, solidarité, coopération et partage, égalité et justice peuvent être le socle d'un pôle de radicalité unissant écologistes et gauche alternative.

C'est cela qui répond à la demande exprimée le 21 avril.

Christian SUNT,
membre du CNIR des Verts (Languedoc Roussillon)
Co-animateur de la motion " Un accord, pas d'acc ! "

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